Depuis longtemps, je rêve
de vivre dans un endroit neuf et blanc dont les objets accumulés au
fil du temps auraient disparu. D'où les gens accumulés au fil des
ans auraient disparu. Où tout aurait disparu. Faire le vide pour
faire le plein.
Je rêve d'une monacale
maison, voire d'une cellule immaculée dans une abbaye de poche.
Devenir fatale moniale
avec pour seule ouverture sur le monde, un judas qui donnerait sur
le jardin des curés de curé. J'y regarderais mes sœurs en conserve
égrener leur chapelet le soir après complies. Leurs prières me
berceraient d'allégresse silencieuse, leurs chants apaiseraient mon
bordel intérieur.
L'objet, quel qu'il
soit, est le plus souvent en reliance avec le passé, qu'il nous ait été
offert ou que nous nous le soyons approprié pour des raisons
diverses et variées. Il doit provoquer une émotion ou bien il n'est que
remplissage.
Abri actuel rempli
d'objets, profusion d'émotions réactivées à chaque passage du
chiffon à poussières.
Poussières émotives
plein les yeux. Larmes parfois. Les petits inanimés ont une âme,
ils sont souvenirs à perpète et sans compression de peine. Marre de me
cogner aux souvenirs, aux éclaboussures de sentiments qui ne veulent
pas sécher.
Pourtant le cœur se
souvient de chaque offrande, de la main tendue, du sourire qui n'ose
pas encore en être un, du regard dans l'attente. Et si ce que je te
donnais n'allait pas te plaire ? Et si tu n'étais touchée comme
j'aimerais que tu le sois.
L'offrande naît du désir
d'approcher, d'atteindre.
Assez atteinte comme ça,
j'ai élagué gros au fil des années. Du mien côté et du côté
du mari.
Du mien élagage, a
disparu tout ce qui m'avait été offert par des gens sans épaisseur
affective ou trahissants. Côté mari, déplacé en lieu
éloigné-anodin les fusils de chasse et les douilles d'obus sculptées dans les tranchées
en 14 par son père, les chaufferettes et les bouilloires de
grand-mère, les vieilles nippes de maman (tu ne
trouves pas que ça ferait joli sur son mannequin de couturière
...?)
Objectif : ou entrer en
sainteté détachée et modeste ou bien remplir des malles, aller
jeter le passé à l'océan un jour de grande marée.
Objets = "vanité
des vanités" et ce n'est pas moi qui l'ai dit la première.
Inventaire très limité
et non ordonné :
Le petit tourniquet à
musique, cabossé, un peu rouillé. Il appartenait aux fils... La dernière fois que l'aîné est venu, il a tourniqué : Ici Londres... L'enfant avait rit
de sa petite plaisanterie. Pour le rire de l'enfant triste, je
garde.
Le cheval de bois du
même. Je me casse la figure à chaque fois que je passe devant. Il
est comme Pinocchio le fier destrier, il devient vivant, il rue. Oui
mais. C'est Mon frère qui l'a offert à Son premier neveu pour sa
Première naissance. Tout fiérot le frérot en arrivant à la maternité
avec son bourrin. Je vais peut-être le faire dresser pour le calmer.
Je garde.
Ce tableau, la drôle de
dame avec les seins à l'air : rarissime cadeau de mon père. J'avais
15 ans quand il me l'a offert. J'ai pris conscience au moment où
j'allais le virer de l'ambiguïté du don. « Fruit mur » s'appelle
la toile. Est-ce qu'on offre à sa fille qu'on aime de façon
relative une femme à poil ?
Les deux aiguières de
l'abbaye de Thélème lui appartenaient, la première je la lui ai piquée, la seconde
c'est encore un don de papa dans un moment d'égarement. Héritage de mon fils aîné. Il en rêve. Prends mon fils, non-non, quand tu seras
morte... Je vais essayer de faire vite.
Cette coupelle appartenait à maman et j'en rêvais depuis toute petite à cause de son décor ("nid, oiseau, se blottir"). Avant de quitter la Beauce je l'avais demandée à mon père. Puis mon mari a fait tomber un poids de la pendule et la coupe s'est brisée en mille morceaux ; le chagrin que j'ai eu... Il l'a donc recollée comme il a pu et j'ai placé d'autres brisures à l'intérieur pour masquer les cicatrices.
Il y a deux saints au dessus de la cheminée de la maison n° 1 (descendus d'un étage pour la photo). Des nids à suie aussi. Saint-André le blanc et
Saint-Glinglin (j'ai oublié de quel saint il s'agit) le brun. offerts à ma maman (prénommée
Andrée).
Achetés à Locronan à
Job le sculpteur qui découpait aussi des profils de papier. J'ai
perdu les profils. Je vais garder les Saints en souvenir de Job,
insolent-attachant et DCD personnage.
Éléphant et poupée.
Miteux et passés. C'est ma Claude, mon amie des années tendres qui
me les a rapportés d'Andhra Pradesh. Elle préparait sa thèse
d'ethnologie, je tapais sa thèse, elle m'envoyait les feuilles
écrites à la main des trous à rats où elle vivait, je ne
comprenais rien au langage local. On se filait des rencards au
téléphone, vite fait, ça coûte cher, dis-moi ce que tu ne
comprends pas, t'auras fini à temps, j'en peux plus ... J'en
pouvais plus non plus, j'avais du bébé plein le ventre, je serrais
les fesses pour l'empêcher de sortir trop tôt. On a terminé à
temps. A son retour, éléphant, poupée et petit applicateur à
khôl dix fois tombé dix fois recollé. Je n'ai pas vu Claude depuis
la mort de sa mère en 2007 à Chartres. Je sais pourtant que si un jour nous
nous rencontrons à nouveau, rien n'aura changé, que nous
reprendrons les choses là où nous les avons laissées.
Anti-mite, je garde
Claude, t'inquiète pas.
Le clown magique. Il
fait du vélo, de la musique et il neige toute l'année. J'en rêvais
depuis toute petite. Cadeau de Cat-petite-sœur quand j'ai quitté
la Beauce pour les hautes terres. Les visiteurs : c'est rigolo,
c'était à tes mômes ? C'est con les gens.
Je l'ai remonté tout à
l'heure, il a pédalé en neigeant, la musique est vraiment très
jolie, pour la musique je garde même s'il fuit un peu (à côté du clown, un des premiers jouets de mon fils aîné).
Comme le poisson offert
par la même. Entre écailleux on ne se sépare pas.
Mes bouts de bois. J'en
ai partout. Des bois flottés aux branches de lierre aux formes
aériennes soigneusement décortiquées et polies par moi-même.
Et ce petit peigne de
tisserand africain trouvé chez un broc de l'Aveyron qui me l'avait
donné parce qu'il ne valait rien. Une merveille de douceur sous la
main (à gauche l'applicateur à khôl de Claude, à droite un peigne africain qui appartenait à maman).
Un bout de bois de plus
ou de moins, je ne vais pas chipoter.
Plein de cailloux. Ceux
que je ramasse sur les grèves et que je place dans l'eau pour qu'il
gardent leur couleur de pierre mouillée. Ceux que les grands frères
de ma jolie petite voisine m'apportaient. Je ne peux pas m'en séparer
pour l'instant : bien qu'ils soient maintenant adultes, à chaque fois qu'ils
viennent ils vérifient si j'ai bien gardé le caillou spécial
offert spécialement sans raison aucune mais avec amour. Je ne vais
pas vous les infliger.
Plein de coquillages, de
morceaux de tout et n'importe quoi trouvés en bêchant la terre ou
en marchant sur la terre. Ce morceau de poterie vient de mon jardin
de Beauce. Il me fait toujours autant rêver par ce qu'il représente
de mémoire ancienne.
Végétal ou minéral.
Non polluant pour l'esprit.
Des ciseaux à moucher
les bougies. J'en ai trois paires. Ils me viennent de mon grand-père
paternel, chiffonnier-brocanteur de son état. Pendant des années je
me suis demandée à quoi pouvaient servir ces drôles d'outils,
enfin renseignée à un salon d'antiquités. Bien exposés, ça peut
faire un sujet de conversation quand les soirées sont longues et mal
accompagnées. Garder une paire en évidence.
Les objets du frère.
Il paraît qu'on mettait
ça dans les bistrots autrefois. On poussait gentiment la lune, elle
se balançait avec énergie puis de plus en plus lentement et elle
finissait par s'arrêter. Ça voulait dire : on ferme bonnes gens,
regagnez vos chez vous, ne ratez pas la porte en sortant, surtout.
Michel avait un soleil,
il m'avait offert la lune.
Je crois que je vais la
conserver, quand les gens tapent l'incruste, action, explication,
kenavo.
Le vase et le Sage,
c'est Mic aussi. Dans le vase je mettais mes roses-thé au parfum
renversant. Ces roses-là n'aiment pas les zones humides. DCD comme
Job. J'ai passionnément aimé le Sage qui était en fait une
marionnette à fils. Fils usés. Il ne marionnette plus. Il a plus de
40 ans. Je ne vais pas balancer un vieillard à la mer, je me connais
j'aurais des remords. Va pour le Sage. Et puis je viens de le vêtir
de neuf, sa tenue de doux Éveillé n'avait plus de couleur.
Les objets de Thibault
fils cadet, en son enfance :
Plein de petits canards
qu'il allait acheter en sortant de l'école chez Monsieur Robert le marchand de tout et de rien. Il
demandait un paquet cadeau pour un palmipède à deux balles.
Monsieur Robert s'appliquait. Il comprenait l'attente des enfants.
Une Vénus rapportée
d'Italie quand il est allé perfectionner son latin.
Une chouette en
feuilles de maïs ramenée d'Allemagne quand il est allé
perfectionner sa descente de bière et qui a trouvé sa juste place
dans la niche à sel de la cheminée. Une niche à sel sans chouette
ne serait jamais qu'une niche à sel et ma petite voisine jolie
aujourd'hui lycéenne, n'aurait jamais déposé autour de l'oiseau
ses porte-bonheur, ses petits riens.
Le petit pot de colle près de Venus, c'est Thibault aussi. C'est un garçon d'une immense générosité qui écoute sa mère sans en avoir l'air et qui lui offre toujours le truc idoine (comme la colle blanche du chat noir...).
Un truc offert par
nous-deux Christian, le forban de Belle-Île (qui avait fait l'objet
d'un billet dans l'ancien blog). C'est un de ses potes qui les fabriquait, je n'arrive
pas à le virer. C'est pourtant vraiment très moche mais j'ai tellement aimé
Christian.
Une photo que j'ai prise
à Dreux en 1967. Elle me hante. Deux fillettes algériennes
nouvellement déracinées de leur chaleur. Le noir et blanc a viré
sépia. Le père n'avait que des filles, il voulait me donner la plus
petite. Prends-là, j'en ai encore sept et je ne peux pas les nourrir.
Mes offrandes à
moi-même destinées sont rares. Deux ou trois envies mal contrôlées.
Compulsions ?
Un Mandala parce que
c'est simplement beau (oui, tu ne vas pas mettre ça ici, ça ne
représente rien...)
Un vase péruvien acheté à un vrai péruvien.
Une cuillère de mariée
dont j'avais aimé le symbole il y a TRÈS longtemps.
Hors catégorie, les trucs
avec lesquels je voudrais qu'on m'incinère (c'est du bois blanc, ça aidera le feu à partir) : Les petits sabots. Ils m'avaient été offerts par ma tante Gervaise au cœur gros comme une
cathédrale quand enfant je ne mangeais plus et qu'elle m'avait recueillie.
Je n'ai pas fait le
quart de mes poussières que déjà je les regarde d'un autre œil ;
ma main les frôle avec une forme de tendresse.
Oui mais le blanc,
l'espace intérieur, le détachement ...
Agnès Varda a dit :
« Si on ouvrait les
gens, on y verrait des paysages ».
Si on m'ouvrait, je me demande bien ce qu'on y verrait.
J'avais publié ce billet dans mon ancien blog.
Depuis, le clown a rendu sa petite âme (la flotte s'est vidée dans les bouquins)
et j'ai donné le cheval de bois à un petit neveu
avec l'accord de son propriétaire.
Thérèse a écrit : "Une semblable passion pour chaque objet possédé et son histoire… des
objets qui entretiennent la mémoire et pour lesquels, parfois, on
dépense une fortune pour les maintenir en vie".