Le 20 juin , Thérèse parlait du moulin à vent de Lugagnac...
(vous ne verrez pas ses photos, son hébergeur lui a joué un sale tour...)
(vous ne verrez pas ses photos, son hébergeur lui a joué un sale tour...)
Quand
j’étais gamine, après la mort de mon frère je suis devenue anorexique. Mais je crois bien en avoir déjà
parlé ici.
Une
sœur de maman venait donc chaque matin me gaver pour la journée. C’est
un peu une image mais c’est presque ça. Et puis un jour où j’étais
encore malade, le médecin a dit à ma mère que ça ne pouvait plus
durer, qu’il fallait qu’elle se bouge les fesses ou qu'elle se fasse aider parce que je filais
vraiment un mauvais coton. Il envisageait même de faire ce qu'on appelle aujourd'hui "un signalement".
Cette
tante qui venait me nourrir s’appelait Gervaise.
Elle était gardienne d’une grande propriété isolée, un ancien moulin à eau à cheval sur la rivière et entouré de prairies. Elle élevait des chèvres pour le lait et les fromages, des poules, des lapins et des paons.
Elle avait aussi deux grands chiens, des bergers de Beauce que j'adorais. Les chiens ça touche les enfants. Ils ne sont jamais tristes. On les appelle et ils sont là, pour de vrai, vivants. Le museau et les yeux des chiens ça leur parle.
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| Gervaise, M et maman. Plus tard sur le muret qui surplombe la rivière, une barrière sera aménagée comme sur la photo de "ma maison". |
Elle était gardienne d’une grande propriété isolée, un ancien moulin à eau à cheval sur la rivière et entouré de prairies. Elle élevait des chèvres pour le lait et les fromages, des poules, des lapins et des paons.
Elle avait aussi deux grands chiens, des bergers de Beauce que j'adorais. Les chiens ça touche les enfants. Ils ne sont jamais tristes. On les appelle et ils sont là, pour de vrai, vivants. Le museau et les yeux des chiens ça leur parle.
Il
y avait la rivière aussi. Ondulante, filante, mais toujours
présente. Elle semblait fuir à chaque instant mais il en restait
toujours autant. Tous les jours. Je courais sans cesse vérifier des fois qu'elle se barre comme mon frère.
Cette
appellation de « gardienne » revêtait en fait une
multitude de tâches puisqu’elle devait entretenir la grande
maison du sol au plafond, tenir en permanence les chambres prêtes, les aérer
chaque jour à cause de l’humidité, en secouer les
édredons de plumes, et tenir toujours quelque plat au chaud pour le maître des lieux qui arrivait souvent sans prévenir.
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| Vieille carte postale du moulin. |
Le
fameux maître était un pharmacien parisien qui
venait s’y ressourcer, le plus souvent seul probablement parfois avec sa famille même si je ne me
souviens pas de celle-ci, je ne souviens que de cet homme infiniment
doux et bienveillant que j’appelais grand-père. Il adorait
sculpter le bois et j’ai chez moi, ici, des gargouilles qu'il a faites de
ses mains.
Mon oncle travaillait à la fonderie de Chartres et en plus de son emploi, il entretenait évidemment la maison "matérielle" mais aussi l’immense potager, tous les espaces verts et les prairies avec l’herbe desquelles il faisait du foin pour les animaux, à la faux bien sûr.
Il
devait également surveiller les humeurs de la rivière et en période
de forte crue, il avait fort à faire. Je me rappelle des nuits qu'il passait à surveiller les vannes du moulin.
Nous
y allions de temps en temps avec maman et c’était toujours une
grande joie pour moi.
Après
l’ultimatum du médecin, Gervaise proposa donc à ma mère de
m’accueillir au moulin ce que maman acceptât la mort dans l'âme. Elle venait parfois m'y rejoindre bien sûr autant que son état le lui permettait.
Et
je crois que j’ai vécu là les plus belles années de ma vie ou
tout du moins les plus paisibles. Il me semblait enfin exister. Bien qu'empreinte d'une forme de gravité parfois un peu mélancolique, ma tante m'entourait d'une tendresse et d'une attention qui ne se démentaient jamais (et qui jusqu'à sa mort en 1998 ne se sont jamais démenties).
L'année de mes 13 ans, le pharmacien vieillissant a vendu son moulin mais il avait
conclu un accord avec l’acheteur. Comme il était hors de question de
jeter ma tante et mon oncle à la rue, il avait fait complètement
transformer la grange de la propriété en maison
d’habitation pour ceux qui l’avaient servi durant des années ;
il s’était engagé à en payer le loyer. Mais il est mort brutalement, le nouveau propriétaire
a d’abord cédé en terrains à bâtir la plus grande partie des
prairies, puis enfin il s’est séparé du moulin et évidement de la
maison. Mon oncle ne l'a pas supporté, il est tombé malade et il est
mort à son tour peu de temps après. Ma tante, ma chère chérie, a dû aller habiter un minuscule appartement à Chartres et faire
des ménages pour survivre.
Durant toute ma vie d'adulte, je suis allée traîner autour de cet environnement
enfantasque mais la propriété était toujours fermée et je n'aurais jamais osé sonner.
Et puis en 2008 alors que j’étais en Eure et Loir pour m’occuper de
mon père, j’y suis retournée. J'avais marché un long moment autour de la propriété et tout était intact à part la rivière qui était vraiment basse.
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| Le petit pont qui mène au lavoir qu'on voit sur la première photo. |
Derrière une des fenêtre de gauche, il y avait les toilettes... Lorsque qu'on y était assis, on sentait le froid et l'humidité de la rivière nous passer sous les fesses (voire les arroser en période de crue) et c'était toujours un moment un peu effrayant. Derrière la grande fenêtre à droite, ma tante m'installait avec de petites cannes à pêche et je passais des heures à attraper des vairons qui serviraient soit à une friture, soit de nourriture aux poules.
Ce fameux jour de juin la porte était encore fermée mais au terme de quelques minutes, elle s'était ouverte et une voiture conduite par une femme en était sortie.
Quand j'avais vu cet homme qu'on aperçoit au loin, j'étais allée vers lui pour lui raconter la mémoire que j'avais de l'endroit et avec la meilleure grâce du monde, il m'avait invitée à y entrer et à le revisiter avec mon regard d'adulte. Très ému, il m'avait à son tour expliqué que ce moulin était un cadeau qu'il avait fait à sa femme, fille de meunier, et qui avait toujours rêvé d'habiter un moulin.
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| "Ma maison". La rivière passe en contrebas de la barrière blanche qu'on voit à droite. |
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| Une des anciennes meules du moulin. |
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| Une partie de l'ancienne cour des paons. Ce bâtiment (l'ancienne chèvrerie) avait été transformé pour partie en bureau pour le propriétaire et pour partie en salle de jeux destinée à ses petits enfants. |
Ce bel après-midi avait été empreint d'émotions incroyables, tout m'était revenu en plein cœur comme si j'avais quitté les lieux la veille. L'esprit mes chers disparus semblait se tenir dans l'air, comme de tendres souffles pleins de reconnaissance pour celle qui n'avait pas oublié. J'avais eu cette sensation d'avoir enfin fait la paix avec cette partie de mon passé qui m'avait à la fois tant meurtrie puis tant apporté.
"Le merveilleux d'une maison n'est point qu'elle vous abrite ou vous réchauffe, ni qu'on en possède les murs. Mais bien qu'elle ait lentement déposé en nous ces provisions de douceur. Qu'elle forme, dans le fond du cœur, ce massif obscur dont naissent, comme des eaux de source, les songes". (Antoine de Saint-Exupéry - Terre des hommes).














