Elle
était déjà grande et j'étais encore petite. Dix ans d'écart
entre nous.
Papa
l'appelait Lola.
Quand
il travaillait au loin, sur ses lettres il écrivait toujours : «je
vous serre tous dans mes bras, un doux baiser pour ma tendre
Lola ».
Je
rédigeais les courriers-réponses à la place de ma mère (oui, à
six ans, ça ne peut te faire que du bien, ça t'apprend au moins
l'orthographe).
Je
n'ai su bien plus tard qu'elle avait pratiquement oublié l'écriture.
Papa
répondait collectivement.
Sauf
pour elle qui avait droit au baiser unique et de surcroît, doux.
« Elle
était brune elle était blanche, ses cheveux tombaient sur ses
hanches … »
Elle
m'ignorait.
Crapaud
noir cachectique mal attifé.
Elle
aimait le beau et je n'étais pas assez belle.
D'elle,
aucun mot ne remonte en moi, aucun geste.
Elle
n'était ni dure ni mauvaise, simplement je n'existais pas dans son
regard.
Transparente.
L'hiver de mes six ans, la neige était tombée en abondance. Cour et jardin
ressemblaient à un tapis de plumes d'anges qui auraient juste
terminé leur mue.
Personne
n'avait encore souillé de pas grincheux la virginité nouvellement
acquise de la terre.
Elle
est sortie doucement et je l'ai suivie, ombre parmi les ombres dans
l'air gris.
Cachée
derrière le tronc du gros noyer, je l'ai observée.
Elle
a enlevé un à un tous ses vêtements ; elle en a construit un
petit tas près de la fontaine. Elle a fait un bond en avant sur le
tapis en prenant soin de ne y pas laisser trop de cicatrices, elle
s'est allongée au cœur de la meringue givrée et elle a fermé les
yeux.
Maman
sortait de tuberculose, tonton magique était en plein dedans et moi
au bord.
Je
n'ai pas osé la rejoindre .
Elle
n'aurait pas, non plus, voulu de moi.
Je
me souviens de l'empreinte laissée par son corps nu, flamboyante
trace d'une de seize ans qui ne savait pas les émotions qu'elle
était capable de générer.
Ma
demi-sœur aînée.
Pour
l'état dit civil.
« Remets
du rimmel à tes cils, Lola... »