Michel
a téléphoné hier soir.
Au mari pour son anniversaire.
C'est
toujours moi qui décroche pour cause de malentendance du même.
Salut
Petite...
Rewind.
Il y a longtemps, j'assistais à la pose de la première pierre de l'hôpital de
Creil. Ambiance festive BTP, politiques, architectes, pontes des
administrations diverses et variées et responsables des
entreprises qui se réjouissaient d'aller jouer au mécano et aux légos pour un bout de
temps.
Le
dirlo du futur centre hospitalier
s'appelait Henri, un charmant, un vrai gentil, un homme honnête,
profondément. Il avait dit à l'architecte en chef :
-
je veux que toutes les boiseries de l'hôpital soient de la couleur
des cheveux de cette charmante jeune fille.
C'était
moi la charmante JF, cheveux courts colorés au henné que Nazika-mie
me rapportait directement du bled.
J'avais
mon fils aîné dans le ventre depuis quelques mois
et ce jour-là parmi ceux qui m'accompagnaient, le sujet
de conversation principal se situait à des lieues du futur chantier.
-
Tu as vu, on dirait que la Petite est enceinte ?
-
Ce n'est pas qu'on dirait, je l'ai vue à la piscine, elle l'est et
pas qu'un peu !
-
Tu sais qui est le père ?
-
Ce n'est pas toi ?
-
Tu es fou, moi, avec la Petite !
-
Ben il a bien fallu ... pour ...
-
C'est pas nous !
Tous
ceux. Mes hommes. Moi devant et eux derrière ou à côté,
jamais loin. Souvenirs barbaresques.
Ce
n'était pas un qualificatif macho ni réducteur vis à vis de mon
jeune âge (par rapport au leur, hein, j'avais quand même 26 ans),
c'était intensément tendre.
Tous
amoureux de moi silencieusement et moi amoureuse d'eux tous, en
bloc. Je n'aurais pas été amoureuse d'un seul individuellement, il
me les fallait réunis parce que c'était comme ça qu'ils étaient
les meilleurs.
En
amour pour José, mon seul et unique capitaine-ingénieur, réfugié
politique portugais de la (pré) révolution des œillets qui
avait refusé d'aller massacrer du nègre en Angola, un écorché vif
qui se définissait comme métèque à jamais.
En
amour pour Michel le téléphoneur, adjoint du n° 1, bourge à mort, sapé comme une gravure de
mode fin XIXème (maintenant, il est sportswear-crocodile pas
Dundee), timide introverti qui rougissait comme un CM2 quand je
lui prenais le bras pour ne pas me paumer ou tomber dans les
sous-stations de l'aéroport d'Orly.
En
amour pour Yves le brestois (celui de la plante à la con) à cause de ses blagues à même pas
deux balles, de sa délicatesse pataugas et de son accent breton.
En
amour pour Henri, ancien de Saint-Cyr reconverti presque sans
traces, à l'humour à la fois décapant et raffiné, vieille France un peu
parfois, à la main baladeuse juste ce qu'il fallait pour ne pas être
osée, au visage d'ancien jeune premier ricain, genre Redford.
En
amour encore pour n° 1 auteur de l'infraction.
Je
craquais pour eux, pour leur tendresse de tous les instants, pour
tous ces désirs presque jamais nommés. J'étais leur leur
starlette, leur farfadette, leur Scarlett et c'était bien.
Ce
fameux jour, nous nous étions échappés de la réception inaugurale et nous avions
décidé d' aller déjeuner entre
nous au château de Chaumontel, moi devant et eux derrière
...
Après
le repas et avant le retour vers Paris, nous avions fait une
pose dans le parc pour nous dégriser un brin.
Moi,
allongée sur le dos dans l'herbe, mon ventre rond qui montait comme
une douce montgolfière au rythme des respirations, eux posés autour
de la « Petite », un peu maladroits, un peu gênés à
cause de la rondeur jamais encore évoquée par la titulaire.
Je
ne me souviens plus lequel d'entre eux a parlé le premier de
l'enfant mystérieux (Dis-donc Petite, tu ne nous couverais pas
quelque chose ?), je ne me souviens plus lequel d'entre eux a relevé
le premier et très doucement ma robe devant les autres pour voir.
Moi,
allongée sur le dos dans l'herbe, la robe relevée sur le petit
ventre blanc et tendu, eux, qui un par un avaient posé doucement
leurs mains sur ma peau et avaient caressé l'enfant à naître qui
faisait des vagues sous la peau. Ses bonnes fées à lui.
Toutes
ces mains d'hommes mêlées avec amour sur un ventre de femme habité,
sur un enfant que quatre d'entre eux n'avaient pas conçu mais qui
tout aussi bien auraient pu. Il aurait suffit de demander bien
poliment peut-être, puisque la Petite elle voulait un môme avant 30
ans.
Je
ne me souviens plus lequel avait pris en premier son feutre pour
dessiner un cœur autour de mon nombril.
Ce
dont je me souviens c'est que le crayon était passé de mains en
mains et que tous avaient tracé des pétales autour du cœur, puis
une tige, puis des feuilles sur la tige, puis des vrilles rampantes
sur l'enfant encore invisible.
Aucun
d'entre eux n'avait osé poser la question : Qui ?
N°
1 avait colorié avec les autres.
Le
temps était beau, l'air était aussi doux que les mains.
Taguée
au feutre par mes hommes. Il avait fallu des jours pour que
l'encre disparaisse totalement.
Interro-surprise
du gynéco qui suivait de près l'avancement des travaux en cours
dans mon intérieur.
-
Pas de père déclaré pour cet enfant-là, pas d'homme dans la vie
de cette femme-là mais un genre de vigne fleurie tatouée sur
l'abdomen. J'aurais tout vu-vous alors.
Un
des plus jolis moments de ma vie le parc de Chaumontel.
José
est reparti au Portugal depuis 25 ans. Il appelle ici chaque
nouvel an : Tu te souviens de la fleur ?
Il
appelle aussi les autres.
En
janvier, il a demandé à Yves si j'étais toujours aussi belle.
« Ben non, elle est comme tout le monde, hein, elle vieillit...».
Yves
c'est Yves, no comment. On ne s'est jamais quittés même s'il ne
fait rien qu'à m'agacer. Tout le temps.
Henri
est mort d'un cancer. Il avait été éjecté de Creil parce qu'il
avait refusé de truquer les marchés publics pour la fournitures
des blocs opératoires.
Relégué-muté
dans une maison de retraite après avoir bâti un hôpital, c'est la
mort assurée quand on ne vit que pour son boulot, c'est plutôt de
ça qu'il est mort Henri.
Michel
(qui habite toujours la région parisienne) a téléphoné.
Hier
soir au n° 1 pour son anniversaire.
C'est
toujours moi qui décroche pour cause de malentendance de l'auteur
pas compositeur.
Salut
Petite...
Il
n'y a plus que lui qui m'appelle comme ça aujourd'hui.