Ils n'étaient pas manouches.
Après avoir été
routier international durant 25 ans, le conducteur de l'attelage (il a 52 ans),
chômeur et ancien alcoolique (le second étant probablement le
préalable au premier) a décidé de prendre le trimard. Sa guérison
passait probablement par ça, une forme de dépassement de soi parce
que ça ne doit vraiment pas être facile ni physiquement ni
psychologiquement de vivre ainsi.
Il est d'origine picarde mais il
vivait dans le Jura. Il m'a dit que ce sont ses trois enfants qui l'ont
incité à partir (la femme n'a pas commenté au sujet des enfants,
elle semblait complètement en dehors de ça c'est pourquoi j'ai pensé que ces grands gamins n'étaient pas les siens). Il a vendu sa maison pour s'équiper. Il perçoit le RSA. La femme n'a pas évoqué sa vie d'avant, elle a juste dit qu'elle l'accompagnait la plupart du temps depuis quatre ans parce qu'elle avait peur qu'il ait un nouvel accident.
J'ai beaucoup plus parlé
avec sa compagne qu'avec lui ; je l'ai trouvée plutôt triste
(ou désenchantée) et surtout très lucide sur le prétendu sentiment
de liberté affiché par son homme. Il m'a semblé aussi qu'elle
aurait eu très envie de se confier en solo.
La plupart des gens qui les approchent idéalisent évidemment leur vie m’a-telle dit, parce qu'ils ne se rendent pas compte de toutes leurs contraintes et des siennes particulièrement (la roulotte, la bouffe, les courses, le linge etc. et puis aider l'homme, le tout sous la flotte, dans la boue et le froid la moitié de l'année au moins). Rien que l'eau pour les chevaux, c'est une épreuve de force. Un cheval boit de 20 à 60 litres d'eau par jour en fonction de son alimentation et de son activité physique. Ça en fait des bidons à remplir et à porter.
J'ai aussi oublié de demander ce que mangent les juments (ce sont en fait des traits comtois pas des traits bretons, plus légers) en dehors de l'herbe des pâtures parce qu'il leur faut aussi du "sec" pour l'énergie.
On me dit que les hommes font très souvent les gros travaux et qu'on les trouve aux rayons des outils, dans les grands magasins. Je ne réponds pas à ces choses-là, parce que les gros travaux, c'est du sport pour les hommes. Couper des arbres c'est un genre de sport, ce n'est pas un travail. Un homme de force moyenne, de taille ordinaire, si on lui dit ce qu'il faut faire, il le fait. Laver deux assiettes, il le fait, faire les courses, il le fait. Il a cette tendance désastreuse de croire qu'il est un héros quand il achète les pommes de terre. Mais peu importe.
On me dit que j'exagère. On me dit tout le temps : Vous exagérez. Vous croyez que c'est le mot ? Vous dites, idéalisation, que j'idéaliserais la femme ? C'est possible. Ça ne lui fait pas de mal à la femme qu'on l'idéalise.
Ils roulent 15 à 20 km par jour puis ils s'arrêtent pour que les juments se reposent (l'une d'elle est pleine et les trois tirent presque 3 tonnes parce que derrière la roulotte il y a une grosse remorque). Ils doivent négocier pour trouver un terrain communal où faire paître les filles (et le clôturer), négocier un endroit où installer leur coquille pour la soirée et la nuit (les parkings voitures leur sont interdits), ils doivent négocier pour tout en fait. Les mairies ne sont pas toutes accueillantes.
La plupart des gens qui les approchent idéalisent évidemment leur vie m’a-telle dit, parce qu'ils ne se rendent pas compte de toutes leurs contraintes et des siennes particulièrement (la roulotte, la bouffe, les courses, le linge etc. et puis aider l'homme, le tout sous la flotte, dans la boue et le froid la moitié de l'année au moins). Rien que l'eau pour les chevaux, c'est une épreuve de force. Un cheval boit de 20 à 60 litres d'eau par jour en fonction de son alimentation et de son activité physique. Ça en fait des bidons à remplir et à porter.
J'ai aussi oublié de demander ce que mangent les juments (ce sont en fait des traits comtois pas des traits bretons, plus légers) en dehors de l'herbe des pâtures parce qu'il leur faut aussi du "sec" pour l'énergie.
On me dit que les hommes font très souvent les gros travaux et qu'on les trouve aux rayons des outils, dans les grands magasins. Je ne réponds pas à ces choses-là, parce que les gros travaux, c'est du sport pour les hommes. Couper des arbres c'est un genre de sport, ce n'est pas un travail. Un homme de force moyenne, de taille ordinaire, si on lui dit ce qu'il faut faire, il le fait. Laver deux assiettes, il le fait, faire les courses, il le fait. Il a cette tendance désastreuse de croire qu'il est un héros quand il achète les pommes de terre. Mais peu importe.
On me dit que j'exagère. On me dit tout le temps : Vous exagérez. Vous croyez que c'est le mot ? Vous dites, idéalisation, que j'idéaliserais la femme ? C'est possible. Ça ne lui fait pas de mal à la femme qu'on l'idéalise.
Ils roulent 15 à 20 km par jour puis ils s'arrêtent pour que les juments se reposent (l'une d'elle est pleine et les trois tirent presque 3 tonnes parce que derrière la roulotte il y a une grosse remorque). Ils doivent négocier pour trouver un terrain communal où faire paître les filles (et le clôturer), négocier un endroit où installer leur coquille pour la soirée et la nuit (les parkings voitures leur sont interdits), ils doivent négocier pour tout en fait. Les mairies ne sont pas toutes accueillantes.
Parfois ils tombent sur
des particuliers généreux et arrangeants mais d'autres fois ils
sont obligés de reprendre la route alors que tout le monde aurait
bien envie de lever le pied ; la nuit tombe tôt en ce moment et les difficultés s'accroissent d'autant.
Lui m'a semblé être en
"représentation publique" alors qu'elle paraissait plus fermée, plus discrète. Quand
il conduit l'attelage elle passe son temps dans la roulotte, je n'ai pas osé
lui demander ce qu'elle y faisait des heures durant. Si l'intérieur
possédait le minimum vital, l'espace était sombre, évidemment
très exigu et forcément encombré. Ma claustrophobie même relative n'aurait pas
supporté.
Leurs échanges avec les
populations sont limités et ça lui manque à elle de ne
pas pouvoir parler d'autre chose que de l'attelage et de la route parce que pour tout le monde son mec est un cow-boy, une sorte de héros.
Elle, elle suce les roues si je puis dire. J'ai eu l'impression que
son amour à lui (mon cœur par ci – mon cœur par là) avait parfois l'air
de l'emmerder grave. Si
elle ne l'accompagnait plus, peut-être qu'il ne serait plus rien. (Je ne suis sans doute pas juste avec lui parce que je me projette en tant que femme dans cette vie que je n'aurais pas aimée et qui est un bagne déguisé).
Mais peut-être que la femme sécrète son propre désespoir tout au de ses maternités, de ses conjugalités. Qu'elle perd son royaume dans le désespoir de chaque jour, cela au cours de toute sa vie. Que ses aspirations de jeunesse, sa force, son amour s'écoulent d'elle par justement les plaies faites et reçues dans la plus pure légalité. Peut-être que c'est ainsi. Que la femme relève du martyre. Que la femme complètement épanouie dans la démonstration de son savoir-faire, de sa sportivité, de sa cuisine, de sa vertu, elle est à jeter par les fenêtres.
Mais peut-être que la femme sécrète son propre désespoir tout au de ses maternités, de ses conjugalités. Qu'elle perd son royaume dans le désespoir de chaque jour, cela au cours de toute sa vie. Que ses aspirations de jeunesse, sa force, son amour s'écoulent d'elle par justement les plaies faites et reçues dans la plus pure légalité. Peut-être que c'est ainsi. Que la femme relève du martyre. Que la femme complètement épanouie dans la démonstration de son savoir-faire, de sa sportivité, de sa cuisine, de sa vertu, elle est à jeter par les fenêtres.
Elle m'a dit aussi qu'ils croisaient souvent de vrais manouches en roulotte à cheval comme eux mais que ces derniers bougent dans un périmètre assez restreint. Ils planteraient des osiers un peu partout au bord des routes et passeraient régulièrement pour en couper les tiges afin de faire des paniers.
Mais quand
j'ai aperçu l'équipage sous la bruine, j'ai eu l'impression d'avoir été transportée
des années en arrière sur les routes du rêves, quand mon oncle Henri m'emmenait sur le terrain des gitans et des nomades de Chartres
(je me demande ce que penseraient les femmes manouches de Marguerite
Duras, tiens...).
Texte en rouge : extraits de "La maison" - La Vie matérielle de Marguerite Duras (entretiens avec Jérôme Beaujour).
Texte en rouge : extraits de "La maison" - La Vie matérielle de Marguerite Duras (entretiens avec Jérôme Beaujour).
Vrais manouches (sauf la petite blonde, une jeune
chanteuse bretonne avec laquelle ils avaient fait un bœuf).


