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mercredi 2 décembre 2015

Les gens dans la roulotte, traces


Ils n'étaient  pas  manouches.

Après avoir été routier international durant 25 ans, le conducteur de l'attelage (il a 52 ans), chômeur et ancien alcoolique (le second étant probablement le préalable au premier) a décidé de prendre le trimard. Sa guérison passait probablement par ça, une forme de dépassement de soi parce que ça ne doit vraiment pas être facile ni physiquement ni psychologiquement de vivre ainsi. Il est d'origine picarde mais il vivait dans le Jura. Il m'a dit que ce sont ses trois enfants qui l'ont incité à partir (la femme n'a pas commenté au sujet des enfants, elle semblait complètement en dehors de ça c'est pourquoi j'ai pensé que ces grands gamins n'étaient pas les siens). Il a vendu sa maison pour s'équiper. Il perçoit le RSA. La femme n'a pas évoqué sa vie d'avant, elle a juste dit qu'elle l'accompagnait la plupart du temps depuis quatre ans parce qu'elle avait  peur qu'il ait un nouvel accident.

J'ai beaucoup plus parlé avec sa compagne qu'avec lui ; je l'ai trouvée plutôt triste (ou désenchantée) et surtout très lucide sur le prétendu sentiment de liberté affiché par son homme. Il m'a semblé aussi qu'elle aurait eu très envie de se confier en solo.

La plupart des gens qui les approchent idéalisent évidemment leur vie m’a-telle dit, parce qu'ils ne se rendent pas compte de toutes leurs contraintes et des siennes particulièrement (la roulotte, la bouffe, les courses, le linge etc. et puis aider l'homme, le tout sous la flotte, dans la boue et le froid la moitié de l'année au moins). Rien que l'eau pour les chevaux, c'est une épreuve de force. Un cheval boit de 20 à 60 litres d'eau par jour en fonction de son alimentation et de son activité physique. Ça en fait des bidons à remplir et à porter.

J'ai aussi oublié de demander ce que  mangent les juments (ce sont en fait des traits comtois pas des traits bretons, plus légers) en dehors de l'herbe des pâtures parce qu'il leur faut aussi du "sec" pour l'énergie.

On me dit que les hommes font très souvent les gros travaux et qu'on les trouve aux rayons des outils, dans les grands magasins. Je ne réponds pas à ces choses-là, parce que les gros travaux, c'est du sport pour les hommes. Couper des arbres c'est un genre de sport, ce n'est pas un travail. Un homme de force moyenne, de taille ordinaire, si on lui dit ce qu'il faut faire, il le fait. Laver deux assiettes, il le fait, faire les courses, il le fait. Il a cette tendance désastreuse de croire qu'il est un héros quand il achète les pommes de terre. Mais peu importe.
On me dit que j'exagère. On me dit tout le temps : Vous exagérez. Vous croyez que c'est le mot ? Vous dites, idéalisation, que j'idéaliserais la femme ? C'est possible.  Ça ne lui fait pas de mal à la femme qu'on l'idéalise.

Ils roulent 15 à 20 km par jour puis ils s'arrêtent pour que les juments se reposent (l'une d'elle est pleine et les trois tirent presque 3 tonnes parce que derrière la roulotte il y a une grosse remorque). Ils doivent négocier pour trouver un terrain communal où faire paître les filles (et le clôturer), négocier un endroit où installer leur coquille pour la soirée et la nuit (les parkings voitures leur sont interdits), ils doivent négocier pour tout en fait. Les mairies ne sont pas toutes accueillantes.
Parfois ils tombent sur des particuliers généreux et arrangeants mais d'autres fois ils sont obligés de reprendre la route alors que tout le monde aurait bien envie de lever le pied ; la nuit tombe tôt en ce moment et les difficultés s'accroissent d'autant.

Lui m'a semblé être en "représentation publique" alors qu'elle paraissait plus fermée, plus discrète.  Quand il conduit l'attelage elle passe son temps dans la roulotte, je n'ai pas osé lui demander ce qu'elle y faisait des heures durant. Si l'intérieur possédait le minimum vital, l'espace était  sombre, évidemment très exigu et forcément encombré. Ma claustrophobie même relative n'aurait pas supporté.

Leurs échanges avec les populations sont limités et ça lui manque à elle de ne pas pouvoir parler d'autre chose que de l'attelage et de la route parce que pour tout le monde son mec est un cow-boy, une sorte de héros. Elle, elle suce les roues si je puis dire. J'ai eu l'impression que son amour à lui (mon cœur par ci – mon cœur par là) avait parfois l'air de l'emmerder grave. Si elle ne l'accompagnait plus, peut-être qu'il ne serait plus rien. (Je ne suis sans doute pas juste avec lui parce que je me projette en tant que femme dans cette vie que je n'aurais pas aimée et qui est un bagne déguisé).

Mais peut-être que la femme sécrète son propre désespoir tout au de ses maternités, de ses conjugalités. Qu'elle perd son royaume dans le désespoir de chaque jour, cela au cours de toute sa vie. Que ses aspirations de jeunesse, sa force, son amour s'écoulent d'elle par justement les plaies faites et reçues dans la plus pure légalité. Peut-être que c'est ainsi. Que la femme relève du martyre. Que la femme complètement épanouie dans la démonstration de son savoir-faire, de sa sportivité, de sa cuisine, de sa vertu, elle est à jeter par les fenêtres.

Elle m'a dit aussi qu'ils croisaient souvent de vrais manouches en roulotte à cheval comme eux mais que ces derniers bougent dans un périmètre assez restreint. Ils planteraient des osiers un peu partout au bord des routes et passeraient régulièrement pour en couper les tiges afin de faire des paniers.

Mais  quand j'ai aperçu l'équipage sous la bruine,  j'ai eu l'impression d'avoir été transportée des années en arrière sur les routes du rêves, quand mon oncle Henri m'emmenait sur le terrain des gitans et des nomades de Chartres (je me demande ce que penseraient les femmes manouches de Marguerite Duras, tiens...).


Texte en rouge : extraits de "La maison" - La Vie matérielle de Marguerite Duras (entretiens avec Jérôme Beaujour). 





Vrais manouches (sauf la petite blonde, une jeune
chanteuse bretonne avec laquelle ils avaient fait un bœuf).






mardi 24 novembre 2015

Juste (comme disent les jeunes) incroyable !

Cette aprème je m'en vais à la poste (à 8 km) pour gueuler et sur le chemin aller, je croise ça :

Je ralentis, j'ouvre ma vitre de voiture, l'homme me sourit et je le remercie de cette vision qui a fait tomber ma colère :


La postière ne peut pas grand-chose pour moi donc je prends le chemin du retour un brin agacée. A quelques centaines de mètres du lac, je revois la roulotte arrêtée au bord de la route près d'une ferme isolée. Je pense immédiatement que l'homme a  un problème, je gare mon auto grise et je vais vers lui.  Or l'homme n'est pas seul, il est accompagné de "son cœur" :

Un bien joli cœur...


Ils n'avaient pas de soucis particulier, ils cherchaient de l'eau pour leurs chevaux.
Donc nous avons longuement parlé ensemble, la jolie dame m'a fait entrer dans la roulotte pendant que monsieur remplissait des bidons d'eau pour les chevaux. 


Depuis cinq ans, ce couple a choisi de vivre ainsi, au rythme du pas de leurs trois traits bretons, dans un confort relatif mais suffisant (il y avait un poele à bois dans la "maison"). Ils font le tour de France en continu, ils s'arrêtent pour la nuit puis ils repartent. Ils vivent des expositions photo qu'ils font à droite et à gauche (ils ne vendent pas, ils exposent juste, ils installent des chapeaux où chacun dépose ce qu'il veut, un chapeau pour les deux pattes, un chapeau pour les quatre pattes).

J'ai beaucoup pensé à Mademoiselle Lynxxe et à son tonneau...







Je vais vous dire, ça tangue une roulotte, il faut s'arrimer, c'est presque aussi impressionnant qu'un voilier les jours où il y a du roulis. Et puis il y avait une jument dominante qui était un peu trop énergique (à mon goût) avec ses deux copines. Ils m'ont raccompagnée à ma voiture (que j'avais laissée au bord de la route avec le warning allumé, mes clefs de contact et mon sac à main...) et ils m'ont rejointe au lac (ils doivent y passer la nuit) où nous avons pris un café près du feu : DANS UNE ROULOTTE ! 


Peut-être est-ce parce que je ne sors pas souvent, mais ce moment passé en leur compagnie restera longtemps en moi, comme un cadeau.

Je répondrai aux coms des billets précédents plus tard, là et maintenant, je tangue encore.


samedi 14 novembre 2015

Barbarie...

Dernières photos prises à Paris en 2011



...Les parfums ne font pas frissonner sa narine ;
Il dort dans le soleil, la main sur sa poitrine,
Tranquille. Il a deux trous rouges au côté droit...


Les orgues de la barbarie se tairont-elles un jour ?

samedi 30 mai 2015

Abbaye de Daoulas : Ecce "omo"

Tout ne va pas toujours bien dans nos vies alors il arrive que nous ayons besoin de faire une pause ou  que nous nous enfermions dans une bulle de silence.
J'ai déjà fait ça "bulle de silence" et tellement longtemps
qu'après je n'avais plus osé ouvrir les volets.
 
Il ne m'arrive rien de mortel mais je vis une accumulation d'emmerdements
qui pourrait me faire croire que si le malin existe, il m'a dans le
collimateur.

Pardon aux belles  amies à qui je n'ai pas répondu dans le billet précédent, ce sera fait d'une manière ou d'une autre, plus tard, lorsque les choses auront repris un cours plus serein.

J'avais pris toutes les photos qui suivent à l'abbaye de Daoulas
 le 27 octobre dernier et j'aurais pu me vautrer dans l'herbe
tant il faisait doux.


A Daoulas :
Je touche, je caresse, j'effleure. 
Je vois, je regarde, j'admire, je respire, je sens. 
J'écoute, j'entends.
J'existe.

A Daoulas, je suis en paix, toujours. 
J'installerais bien une yourte au milieu du cloître où  je m'endormirais au son des chants (enregistrés, mais l'effet que ça fait...) émanant en sourdine de l'abbatiale voisine.
Si le temps avait été plus clément ces derniers jours,
j'y serais bien allée pour une piqûre de rappel.

Chaque année Les chemins du patrimoine en Finistère organisent une exposition thématique  à l'intérieur du musée ("Le goût des autres" l'an passé) et parfois, conjointement, une autre dans le parc de l'abbaye. Jusqu'au 4 janvier dernier, le parc avait accueilli les images de Hans Silvester. 
Une trentaine de photos grand format sur les peuples de la vallée de l'Omo (région à cheval sur un triangle Ethiopie-Soudan-Kenya) y étaient  installées et leur force m'avait durablement bouleversée.

Peindre sur soi comme une offrande de toiles éphémères, sans signification religieuse, sans code ancestral, pour le simple désir de se décorer, de séduire, de se plaire, d'être belle ou beau  pour l'autre.
Modestement, humblement.
Tremper les doigts dans la glaise, dans la cendre et faire naître l'art. Un plongeon dans la rivière plus tard et il ne reste rien, qu'un grand éclat de rire.

La photo de l'enfant et la vache m'avait bien évidemment broyé le cœur...

A tout bientôt.