lundi 15 septembre 2014

Bouseuse...


Je ne suis pas paysanne. Je ne suis pas née avec de la paille dans mes sabots.
On pourrait le croire mais non. Je suis une citadine reconvertie en rurale sur le tard.
Le fait de venir vivre ici a été un hasard et un coup au cœur. Une année, mes fils avaient eu envie de passer des petites vacances à pêcher à la ligne et j'avais trouvé un gîte à louer tout au bord d'un lac dans l'indicateur Bertrand. Je n'avais jamais entendu parler des Monts d'Arrée mais la photo de la maison m'avait enchantée. Le séjour avait été aussi enchanteur.

Photo patrimoine breton...
Un des rêves de ma mère (morte en 1974) avait toujours été de vivre dans une maison des bois dont les alentours auraient vu paître des biches. Elle disait ça maman, des biches.
Alors peut-être que dans ces paysages de l'Arrée où la forêt alterne avec la lande, je me suis projetée dans les rêves de ma mère, pour mieux la retrouver.
En fait je n'en sais rien.
Pourquoi tombe-t-on amoureux ?


Le lac tout proche (on le voit de la maison lorsque les arbres sont dénudés)
J'ignore qui était ce rameur mais il a permis la photo...

On a cherché des mois une maison à vendre où venir passer des vacances mais soit elles étaient trop chères, soit l'environnement animal (porcheries ou poulailler) était trop proche.
La maison que j'habite aujourd'hui a été un choix par défaut parce qu'il fallait vraiment avoir de l'imagination pour envisager en faire quelque chose (il s'agit en fait de deux petites maisons construites au 18ème siècle que nous avons réunies).
Mais elle était située au dessus d'un lac, à quelques centaines de mètres de la forêt, à quelques kilomètres de la lande : que du bonheur maman, n'est-ce-pas ?

Et puis mon père était originaire de cette région par sa mère et je m'étais dit que même un peu égaré comme il l'était déjà, il aurait peut-être envie de se rapprocher de sa fille aînée...

Sous la petite croix rouge, mon village
Portés par je ne sais quoi (en plus de ce qui précède), nous n'avions pas assez réfléchi que posséder deux maisons c'était multiplier par deux toutes les charges (ainsi que certains autres problèmes) et quand les garçons ont commencé leurs études au loin, c'est devenu très difficile financièrement ; il a fallu faire un choix : ou bien garder la grande maison de Beauce ou bien entrer en sauvagerie ici. J'avoue que j'ai été déterminante dans l'adoption de la sauvagerie.

Au début, le hameau était peuplé de quatre foyers dont deux composés :
- d'une veuve âgée
- d'une femme âgée également qui vivait avec son mari à l'ouest et son frère (un vieux garçon)

J'adorais mes p'tites vieilles et mon vieux garçon. Je trouvais en eux la famille tendre et chaleureuse que je n'avais pas eue.
Mais les vieux ça meurt ou ça déménage vers des endroits plus accessibles.

La veuve a rejoint son défunt époux et sa maison est aujourd'hui à l'abandon. Le second foyer (les déménageurs) a été acheté par une famille parisienne qui s'est immédiatement fâchée avec tout le monde sans que personne ne comprenne pourquoi.

Le troisième foyer abrite toujours un menuisier et sa femme, ils n'ont pas eu d'enfant, ils ne sont liés à personne, on les voit juste passer en voiture. Néanmoins ils saluent  d'un signe de tête. Des timides.

Le quatrième foyer abrite un paysan, sa femme (ingénieur à l'extérieur) et leurs délicieux enfants maintenant bien grands (tous me sont chers). Au début, ce paysan élevait quelques vaches avec le lait desquelles il faisait de la tome (bio) ; il me semble qu'il n'avait que trois ou cinq vaches il y a vingt ans, j'ai déjà oublié.
Aujourd'hui il en a plus de trente et il a adjoint à son activité « fromage », un élevage de cochons charcutiers (bio aussi). Ses cochons, c'est pas le truc de fou qu'on voit à la télé mais six truies, un verrat et leur descendance ; une truie met bas tous les quatre mois (la gestation dure exactement trois mois trois semaines et trois jours...) entre 8 et 15 porcelets. Ça commence donc à faire du monde. Une partie des porcs vit sur paille et l'autre dehors, dans les prés.
La ferme est mitoyenne du jardin et je vois les prés des gorets de mes fenêtres.


Il arrive souvent que les petits se sauvent et envahissent la maison de leur "papa"...


Une partie des porcs "charcutiers" qui malheureusement ne vont pas profiter encore très longtemps de leur pré carré

Je pense que si j'avais su à l'avance que mon gentil voisin envisageait une telle extension, je n'aurais pas acheté la maison. Je pense aussi que si je m'étais davantage projetée, je n'aurais pas voulu habiter aussi loin de tout parce que si les paysages sont à se damner lorsqu'il fait beau, neuf mois sur douze il pleut et il tempête. Il arrive aussi qu'il neige en abondance et qu'en ce cas (qui s'est déjà produit plusieurs fois), le hameau soit coupé du reste du monde. Le réseau électrique n'est pas non plus très bien entretenu et il n'est pas rare que des pannes de 10 jours et plus surviennent (le vent, le poids de la neige et la chute de poteaux liée aux pluies torrentielles qui ne déracinent pas que les arbres).

Devant chez moi

Le pré du haut

L'unique route pour s'échapper
Au début je bougeais beaucoup,  je visitais,  je participais à des tas d'activités locales (chorale, cours de breton, yoga, théâtre), j'étais responsable de la bibliothèque du bourg et co-responsable d'un ciné-club dans un village voisin, j'avais aussi créé un cours de patchwork qui a fonctionné cinq ans.
Mon mari a 88 ans (l'âge de mon père à deux ans près) et il a de plus en plus mal supporté que je m'évade, chacune de mes activités devenait conflictuelle. Il aurait souhaité que nous vivions comme des siamois. Lorsque mon père a été placé en EHPAD et que j'ai été nommée tutrice, tous les trois mois j'allais passer trois semaines près de lui parce qu'en dehors de ma plus jeune sœur il n'avait absolument personne.
A la fois cette période a été incroyablement enrichissante (et passionnelle) et à la fois elle a posé problème avec mon mari qui concevait que je souhaite m'occuper de papa mais qui était d'une jalousie incroyable : moi aussi je suis vieux !
Ce qu'on accepte de son père (ou de ses parents en général), on ne peut pas le tolérer de son conjoint (enfin moi je ne peux pas).
Alors après la mort de mon père, pour éviter les conflits à n'en plus finir, petit à petit j'ai arrêté de bouger, de sortir, je me suis en quelque sorte enfermée en moi-même. Peut-être que tous les problèmes de santé qui me tombent dessus depuis deux ans sont liés à tout ça, je n'en sais rien non plus.
Bien sûr que je pourrais me battre (je l'ai déjà fait il y a quelques années) mais je n'en ai plus tellement  la force.

Tout ça pour dire que les animaux qui m'entourent (plus ou moins près ou plus ou moins loin) constituent à peu près mes seules rencontres. Ils ne me jugent pas, ils ne me déçoivent pas, ils m'accueillent ou ils m'observent de la même façon que je le fais. Ils n'ont pas de sentiments mitigés, ils sont loyaux (par exemple ils ne cachent pas qu'ils sont teignes). Et puis l'animal, quel qu'il soit, renvoie à la part d'enfance que nous gardons tous en nous.

Donc à vivre au milieu de rien (ou de pas grand-chose) avec un homme devenu sourd qui ne porte pas son appareil auditif en ma seule présence (il n'est pire sourd que celui qui ne veut pas entendre...), je suis devenue très observatrice et infiniment contemplative. Tout ce qui me réjouit (ou me berce) est lié à la nature et uniquement à elle. Tout ce qui me précipite au fond d'un puits l'est aussi (les longues pluies, l'obscurité et le silence humain presque permanent).
Mais la nature n'a pas d'intention, elle est, elle se contente de ça, être.
Souvent Parfois, je n'en peux plus, j'ai besoin d'autre chose, de vie, de contacts, de rires.


La forêt tout près
Alors j'ouvre un blog.
Où je partage (entre autre) des photos de bouseuse naturelles... 

 Là  et maintenant, l'orage gronde et il pleut à torrent.

J'entre à nouveau à l'hôpital demain matin, c'était prévu mais j'espère 
sortir vite.

@ tout bientôt


3 commentaires:

  1. Ma Mie
    Je pense fort à toi,à ta vie….
    Reviens vite de ce fichu hôpital et de ses chirurgiens bizarres.
    Je m'en vais encore débrancher téléphone et ordinateur,l'orage revient tout près et j'évite de prendre trop de risques avec la foudre qui tombe souvent dans le secteur.
    Dès mon réveil je penserai à toi.
    Bises affectueuses

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  2. "Néanmoins ils saluent d'un signe de tête. Des timides." En Normandie, region dont je suis originaire, on les appellerait des "taiseux."
    Meilleures pensees pour votre sante.
    La vie a la campagne n'a jamais ete chose aisee lorsque le grand age arrive. Il faut effectivement beaucoup de ressource en soi-meme, des occupations bien sur, de l'affinite avec cet environnement et du courage car ce que l'on prevoyait ne se passe que rarement comme on le souhaitait.
    Mais que la campagne est belle!
    P.S. Et les cochons sont beaucoup plus pres de l'homme que l'on ne pense.

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  3. Je viens de lire ce billet comme on commence un roman ... mais c'est juste une vie... que je connais bien!!!
    Hier, je quitté l’hôpital où mon père séjourne pour une intervention, et c'est sous un orage violent que j'ai fait dangereusement la route du retour vers la maison , loin, dans la campagne, où m'attendait mon époux à moitié sourd..........!!!
    Je ne peux que t'envoyer un sourire plein de compréhension,et te souhaiter du courage ... dans les hôpitaux il n'y a pas d'animaux, mais lors de mon dernier séjour, je passais de longs moments à regarder les pigeons amoureux!!!
    Passion

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