Dans le billet précédent, j'évoque brièvement un vieux garçon.
Il a été jusqu'à sa mort un voisin infiniment tendre et attentif.
J'avais écrit ce conte pour lui rendre une forme d'hommage.
Il a été jusqu'à sa mort un voisin infiniment tendre et attentif.
J'avais écrit ce conte pour lui rendre une forme d'hommage.
(Cham l'a déjà lu...)
Pierre-Louis
Abgrall n’avait jamais été marié. La ferme où il avait vécu
avec ses parents et son cadet Guillaume était tout juste assez
prospère pour les nourrir tous les quatre. Distante d’une dizaine
de kilomètres du bourg de Brasparts, il n’avait eu l’occasion de
se rendre en ville qu’une ou deux fois l’an, aux foires, quand il
y avait une bête à vendre. La vie était rude pour les petits
paysans de la montagne et les priorités n’étaient pas situées
sous les jupons de dentelle des filles pour les garçons d’alors.
Les parents étaient morts, usés par la terre. Guillaume avait trouvé femme de raison sur le tard et il s’était empressé de lui faire trois enfants. Ces semailles là, Pierre-Louis n’avait pas su les réaliser et sa jeunesse s’était passée sans l’ombre d’une belle à regarder passer. Il était solitaire par la force des choses et enclin aux rêveries par goût. Son ouvrage terminé, il aimait à marcher sur les chemins qui traversaient bocages, landes ou monts pour lire sur le sol la vie écrite de l’univers, chaque jour d’une encre différente.
Tout lui était émerveillement, des premières anémones sauvages à la reinette égarée loin de son étang, du pic-épeiche s’acharnant avec obstination au tronc noueux d’un vieux chêne, au lapin de garenne regagnant sa coulée. Il aimait ces moments de grand isolement à l’abri des sempiternelles remarques fraternelles, « Pierre-Louis, tu rêves encore ! »
Il
pensait à la vie qu’il aurait pu avoir, à celle qu’il aurait
peut-être un jour quand il l’aurait rencontrée, celle qui était
faite pour lui.
Elle ne remarquerait pas sa boiterie, sa tête comme posée de guingois entre ses épaules. Elle ne verrait que ses yeux indigo comme la mer du soir, ses lèvres douces préservées pour elle des autres femmes et des mauvaises paroles.
Depuis quarante années, il lui composait des poésies qu’il n’aurait osées dire à personne de peur de paraître niais. Il avait la passion des mots, de leur assemblage en vers, de leur musique quand ils s’accordaient bien entre eux. Il les cultivait dans des cahiers cachés comme d’autres les perles et il éprouvait le même plaisir à les coucher sur le papier qu’un joaillier à assembler en sautoir les précieuses concrétions.
Alors qu’il atteignait sa soixante quinzième année, une petite maison du hameau fut vendue à un couple de français qui envisageait d’en faire une résidence secondaire. Les deux familles sympathisèrent puis se lièrent d’une amitié authentique.
L’homme s’appelait Jean. La femme se prénommait Elie. Pierre-Louis la rencontrait souvent lors de ses promenades. Comme lui, elle avait le don de s’intéresser aux choses simples, de s’émerveiller d’un rien. Bientôt leurs rencontres ne durent plus rien au hasard et il osa venir la chercher pour lui faire découvrir plus vite la beauté qu’il avait mis une vie à appréhender, pour qu’elle ne perde pas son temps sur les routes goudronnées ou chez quelque fâcheux mal intentionné. Quand il arrivait chez elle, il demandait à Jean :
Il apprit à Elie tous ses secrets, ses chemins favoris, ses ruisseaux à cresson, ses arbres à gui, ses chapelles abandonnées aux ronces et aux églantines. Parfois, il lui disait un de ses poèmes. Elie applaudissait et elle lui demandait souvent de lui prêter le livre d’où venait les vers magiques. Elle ne semblait jamais dérangée par son corps contrefait lorsqu’on les voyait ensemble. Elle lui avait dit un jour qu’il avait le plus beau regard du monde et elle avait ajouté avec malice :
Puis, devant l’émotion de l’homme, elle s’était enfuie en courant, prétextant une course à faire.
Pour Pierre-Louis, elle était neuve, elle était celle qu’il avait toujours attendue. Il n’avait remarqué ni les fils blancs qui parsemaient sa chevelure ni les rides qui plissaient si joliment la commissure de ses lèvres lorsqu’elle souriait. Le fait qu’elle fût mariée déjà, qu’elle habitât si loin de lui les deux tiers de l’année ne le dérangeait pas. Son rêve avait un corps, un visage, deux longues jambes brunes qui foulaient l’herbe, un sourire, une âme.
Elie n’était pas dupe des sentiments qu’elle lui inspirait. Elle en parlait souvent à Jean :
Tout
cela était dit sans moquerie ni mépris car aussi bien Elie que Jean
avaient un grand respect pour Pierre-Louis, sa bonté et sa grande
culture des mystères de la terre.
Les
années passaient. De Noëls brumeux en étés flamboyants les uns
s’acheminaient vers l’âge mûr, les autres vers une plus grande
vieillesse.
Un matin d’avril à Paris, Elie reçut un appel téléphonique de Guillaume. Pierre-Louis était alité et souffrant. Elle prit le premier train et le soir elle était à son chevet. Pâle et oppressé, il l’accueillit pourtant avec le même sourire empreint de tendresse. Pour la première fois, il joignit sa main à celle de la femme, il lui dit comme il était content qu’elle soit venue pour lui. Puis il récita :
« Le rossignol de nuit dit à l’alouette :
« Pourquoi
vous presser de monter aux cieux
« Quand
paraît l’aurore ?
« Et
l’oiseau Saint-Pierre a répondu :
« Les
portes de là-haut, je dois les ouvrir … » ( Per Jakez
Hélias)
- Pourquoi t’interrompre, Pierre, continue, parle-moi encore …
- Ce
soir, je suis l’alouette ma douce, l’oiseau-clé comme on dit
ici. Tu vas continuer à chanter comme le rossignol dans le beau
printemps qui arrive mais moi je sais que je ne redescendrai pas
demain.
Fatigué, Pierre-Louis puisa dans le silence quelques forces pour vivre encore un peu. Les larmes d’Elie s’étaient mises à couler doucement sans qu’elle puisse les retenir et des gouttes de chagrin tombaient sur le visage du vieil homme. Elle eut un geste pour l’éponger. Il arrêta sa main.
- Laisse
… C’est un présent que tu me fais cette eau qui ruisselle de
toi.
Alors Elie se pencha au-dessus de Pierre et elle déposa un léger baiser sur ses lèvres, son premier baiser d'amante. Elle s’allongea près de lui, prit le vieux corps dans ses bras et l’entoura de sa chaleur. Ils passèrent la nuit mêlés l’un à l’autre, toute une nuit, toute une vie à se respirer, à se toucher, à se dire des mots graves.
Au matin, Elie sentit Pierre-Louis se détendre, à jamais serein. Elle ouvrit la fenêtre sur le jour. Les alouettes chantaient haut dans le ciel.
Après l’enterrement de Pierre, dans le cimetière où les villageois recommençaient à parler en gagnant la sortie, Elie sentit un regard peser sur elle. C’était Guillaume qui lui souriait à travers ses cils embués. Il s’approcha d’elle, il mit son bras sous le sien, et doucement il murmura à son oreille :
- Merci Elie, jamais un homme n'aura eu de si belles noces.

J'en ai toujours des frissons et larmes aux yeux.
RépondreSupprimerC'est magnifique,tu écris superbement.
Bises tendres
Quelle émotion à la lecture de tes lignes ciselées , brodées ;comme j' aime leur musique ... c' est trop beau...:-)
RépondreSupprimerBravo " Mine de tout "...tu m' as émue perles de larmes ..!
De tout coeur je t' embrasse
Tres beau recit qui rend un bien bel hommage!
RépondreSupprimerMerci à vous trois...
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