mercredi 11 mars 2015

Résurgence

Il y a bien longtemps, lorsque ma mère finissait sa vie à l'institut Gustave Roussy de Savigny-le-Temple,  des tas d'enfants en faisaient autant autour d'elle.

Abderrahmane
Dorothée
Patrick
Théo
Photos de 1974 :
quelques-uns des visages des plus jeunes patients de l’hôpital 

Patrick, le petit garçon de la troisième photo m'était rapidement devenu aussi précieux que mon propre enfant (à l'époque où les miens n'existaient encore qu'à l'état de rêve). Et une après-midi lorsque j'étais arrivée pour voir ma mère, le médecin chef (un africain d'une humanité plus jamais rencontrée depuis) m'avait prise dans ses bras et il m'avait dit en pleurant  : "ton fils est retourné dans son pays..."

Le premier enfant venait d'Algérie. Il avait trois ans et il avait déjà passé deux années de sa courte vie à Gustave Roussy. Comme la plupart des patients il n'avait jamais de visite. Pour cette raison ou pour une autre (parce que c'était elle-parce que c'était lui), entre ma mère et lui s'était tricoté une autre histoire d'amour. Aucun des deux ne pouvait ni manger ni s'endormir sans l'autre, souffrance commune, joies communes, indicible complicité commune. Ces deux-là étaient reliés par quelque chose qui dépassait tout le monde. Maman n'avait survécu que trois jours à la disparition d'Abderrahmane.

Cette souffrance particulière des enfants est la plus terrible par son silence, par sa retenue ; il m'a toujours semblé que celle des animaux  la rejoignait dans 
la dignité.

Durant ces années de la maladie de ma mère, j'ai côtoyé la mort si souvent, j'ai tant vu la souffrance et le désespoir que j'imaginais m'être un chouïa blindée pour la suite. Mais on ne peut jamais oublier.  On ne peut pas non plus se faire au vide définitif de ceux que nous avons aimés.

Bien sûr que depuis et au long des années, j'ai vu des très chers disparaître.  Récemment mon "père-Alzheimer-retrouvé" est mort dans mes bras et peu après lui mes deux chats précédents ont rejoint  le pays de l'envers du décor à trois mois d'intervalle.

Mon père

Les deux poilus d'avant Julle

A la suite de ces chagrins, la petite au nez de suie (et au menton de geisha...) était arrivée  comme un cadeau de vie.


Et de la voir au bord du gouffre m'a complètement déstabilisée, son état a réactualisé  mes peurs et  mes innommables peines.

Lorsqu'il avait 7 ans, mon fils aîné avait crié après la mort "accidentelle" de notre chaton : "mais ce n'est pas possible maman, il était si petit, ce n'était encore qu'un bébé, il n'avait pas fini sa vie..." Il m'avait fallu lui expliquer  qu'il n'y avait pas d'âge pour mourir, ce qui ne l'avait ni convaincu ni consolé (et ça ne m'a jamais consolée non plus).

Peut-être que lorsque nous vieillissons et que le bout du chemin nous paraît de moins en moins éloigné, les événements resurgissent  avec beaucoup plus d'acuité et qu'alors ils nous terrassent. Ou bien encore nous cherchons des raisons irrationnelles à nos manquements  face à ce qui nous atteint.

Lucie m'a écrit :

"Victor Hugo qui savait de quoi il parlait a écrit "La vie n'est qu'une longue perte de tout ce qu'on aime". Victor Hugo a vécu longtemps, il a beaucoup aimé et beaucoup perdu. C'est un fait que si l'on ne se risque pas à aimer on ne risque pas de perdre mais on passe à coté de beaucoup de bonheur..."

Tu as raison  Lucie-minh (et Victor aussi) mais s'il y a un verbe que je déteste conjuguer au passé composé, c'est bien le verbe aimer. Pour moi il ne peut s'accommoder que du présent (ou du futur dans mes rares périodes optimistes...).

Parce que l'absence définitive est soustraction et déchirement à perpète.

-:-:-:-

La petite Julle semble aller vraiment mieux puisqu'elle mange bien.
Il faut néanmoins utiliser de subterfuges variés
pour qu'elle consente à avaler ses croquettes
spéciales "dissolution de cailloux des reins des chats".

Elle a retrouvé sa belle
autonomie et elle joue maintenant les pucelles
effarouchées dès que je pose
un doigt sur elle.

Elle recommence aussi à grimper aux arbres.

Ah les gosses...



16 commentaires:

  1. Ton billet m'a fait passer le frisson...Je n'ai pas de mots pour commenter ce que tu dis si bien.
    Je suis heureuse que ta minette aille mieux!
    Bises amies

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    1. Après avoir publié cet article, j'ai craint d'avoir été un peu puérile...

      Mais tous ces mauvais jours me renvoyaient sans arrêt au passé et à ce qu'il avait déposé sans vergogne de lourdeurs et de peines.

      Mais quand la vie tente de nous dépouiller et même si elle ne choisit pas, on a envie de hurler, n'est-ce-pas ?

      Belle île à toi.
      Je t'embrasse.

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  2. Ce billet me brise le coeur, comme me brisent le coeur certaines nouvelles actuelles sur le martyr des enfants. Les petites vies brisées. En même temps il y a de la malice et de la joie dans ces regards, y comprends celui de ton papa. C'est ainsi fait et bien fait que nous avons des ressources insoupçonnées en nous et un instinct de survie formidable qui nous fait trouver auprès de nous les bribes de bonheur qui nous aident à vivre. Pour ton papa la joie de te voir, pour ta maman et son petit ami une complicité au delà de la différence d'age. J'ai constaté que les enfants aiment les personnes âgées ou qui souffrent parce qu'elles sont en dehors du tumulte de la vie et qu'elles ont le temps, le temps lent qui apaise....

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  3. Julle est en équilibre sur la crête qui sépare la vie du néant... Elle est jeune et forte, où qu'elle retombe sur ses pieds, ce sera du bon coté...

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    1. Ta petite coquine tu pourrais la faire coopérer peut-être pour se soigner ? Je viens de me souvenir de notre chat chez nous, mon père qui se faisait des décoctions et les laissait dans un grand bol sur la crédence (il prenait les herbes chez un fameux herboriste d'Epinal, maintenant il n'y a plus de véritable herboriste, pour soigner sa tension) m'avait dit avoir surpris la chatte laper son bol. Ensuite mon père amis un couvercle.... Il y a peut-être des eaux ou des herbes qui seraient bonnes contre les calculs ?

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    2. Cergie tu me fais sourire,j'imagine la tête de ton père obligé de partager sa potion magique!!!!
      Les chats sont souvent surprenants!

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    3. Si de tels remèdes existaient, j'en aurais pris moi-même il y a bien longtemps (et j'en aurais fait boire à ma coquine à la seringue de force).

      J'ai une maladie rénale qui fait que je fabrique des p'tits cailloux.

      De janvier à juillet 2014, j'ai eu la même chose que ma petite (insuffisance rénale aiguë liée
      à une pyélonéphrite bilatérale obstructive). J'avais tellement l'habitude de ces douleurs (pas systématiquement très violentes comme une crise de coliques néphrétiques, il arrive que les calculs partent seuls) que j'ai certainement trop tardé pour consulter.

      Je l'ai cher payé.

      J'ai suivi les conseils d'une ostéopathe un peu herboriste et d'un médecin homéopathe sans aucun résultat évidemment.

      Je ne nie pas les bienfaits thérapeutiques des plantes mais il y des moments (urgence vitale) où elles ne peuvent pas grand-chose.

      En ce qui concerne les eaux, les avis sont très partagés. Évidemment il vaut mieux éviter celles qui sont trop minéralisées mais dans l'absolu, les médecins conseillent de boire 2,5 à 3 litres de liquide par jour quel qu'il soit (ce qui limite
      considérablement les sorties si tu vois ce que je veux dire).

      Tu vois, la petite Julle n'a jamais été voleuse comme certains chats, sauf... pour les poireaux et les
      haricots verts. Elle adorait aussi la soupe de légumes.

      Quand elle était mourante, elle n'avalait strictement rien, un animal n'a pas cette cette conscience qu'il va abréger encore davantage sa vie s'il ne mange pas. C'est pourquoi j'ai dû la gaver.

      Et puis tu sais il y a aussi es animaux qui avalent du poison...

      Mais oui, j'espère que tu as raison et qu'elle retombera encore longtemps sur ses pattes et DU BON COTE !

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  4. Ce matin en faisant quelques pas dans les allées de ton jardin secret ..et grâce à tous ces regards , le tien en particulier j' ai découvert ce qu' aimer veut dire...mais aimer vraiment ...:-)
    Gilles Vignault chantait alors à mes oreilles :
    " Quand les hommes vivront d' amour .. " ...!!?
    Je suis repartie le coeur au bord des yeux ...en te disant merci...
    De tout coeur je t' embrasse Marie

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    1. Mathilde,

      Durant toute cette période Gustave Roussy, j'oscillais sans cesse entre une immense gravité et l'espoir.

      Au tout début, j'étais persuadé qu'on entrait dans cet espace pour guérir et ce n'est qu'après la mort de Patrick que j'ai compris que "La Grange" était davantage un centre de soins palliatifs qu'autre chose.

      Mais là j'ai appris que toutes celles et ceux dont la vie était sur le fil du rasoir étaient dans une forme de don d'eux mêmes qui m'a à jamais bouleversée.

      Je les ai tant aimés qu'ils demeurent à jamais en moi.

      Des baisers aux anémones pour toi...

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  5. Bonjour Marie
    Quel bel article encore où les disparus mêlent leurs histoires à celle des vivants...oui, tu as raison hélas, et tous les jours, on en a de tristes preuves... il n'y a pas d'age pour mourir....
    Mais pas d'age non plus pour reprendre vie... comme Julle
    Je suis contente de ces bonnes nouvelles de sa santé et j'espère que de la regarder monter aux arbres pour te montrer son courage de "risque tout" va te ramener un peu de joie dans le coeur...
    Je t'embrasse tendrement et caresse à Julle

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  6. Que de retard à commenter chez toi.
    Tu apportes une merveilleuse preuve de plus que l’Amour n’a pas de frontière. Tristesse que ceux qui n’ont pas connu l’amour. Heureusement nos chers disparus vivent en nous pour toujours. Tu as un tiroir mémoire/souvenirs bourré à craquer.
    Si nous nous rencontrons un jour, j’ajouterai quelques données sur La Grange que je n’ai vu qu’en photos et qu’en histoires.
    Rebondir n’appartient pas seulement à Julle.

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    1. "Tu as un tiroir mémoire/souvenirs bourré à craquer"

      Oui, bien trop et j'aimerais parfois avoir la mémoire qui flanche un peu.

      C'est drôle que tu aies entendu parler de la Grange, je n'ai jamais rencontré personne qui ait eu un un proche hospitalisé là.
      J'ignore si c'est parce que j'étais très jeune et que j'avais évidemment peu l'habitude des hôpitaux mais jamais plus par la suite, je n'ai trouvé un établissement hospitalier réellement humain.

      Ma mère a pu y décider de son ultime départ.

      Je suis trop vieille pour rebondir Thérèse, je n'ai plus de ressort !

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