lundi 11 août 2014

Tactile


C'est terrible.
C'est plus fort que moi.
Il faut que je touche à tout. 

Je suis très tactile. Il me semble qu'en touchant les gens et les choses, je vais plus facilement m'en imprégner et saisir en eux  tout ce qui ne se perçoit pas à l'œil nu. Le regard ne renvoie que l'image, les mains sentent ce qu'il y a d'essentiel, enfin les miennes. Ne voyez donc aucune provoc si un jour je vous tripote. C'est pour la bonne cause. C'est plus ou moins  apprécié chez les humaines personnes. Certaines y voient une familiarité de mauvais aloi et s'écartent avec dégoût, d'autres me jaugent comme si je sortais tout droit d'un asile d'aliénées et un très petit nombre reconnaît l'une des leurs. 
Attention, je ne touche pas pour rien, il faut qu'il y ait une raison. Une raison pour moi. Mais mes raisons personnelles sont si souvent mal comprises que j'ai de plus en plus tendance à me limiter aux choses.  Et même avec les choses il y a de cruelles déceptions. 
Lorsque j'étais au lycée, je vais au Louvre avec ma classe.  Je découvre avec ravissement la statuaire grecque et ses Apollons sexués ... Étonnement devant la taille de leurs pénis. C'est très important et mystérieux les pénis quand on a douze-treize ans. J'avais remarqué que celui de mon petit frère, le matin... enfin bref je touche ce pénis-là,  juste à la hauteur de mes yeux, toute songeuse et bêtement émue à l'idée qu'il était peut-être aussi magique que le mien, enfin celui de mon frère et que la transformation serait directement proportionnelle à la taille de l'Apollon.
Tout le monde éclate de rire sauf le prof. C'est du propre ! Vilaine dégoûtante, perverse, ton carnet d'observations et vite ! Observer oui, toucher, non. A mon avis, ce n'était déjà  pas pédagogique (au musée de Quimper, il y a des visites spéciales pour les aveugles où ils ont le droit, bien légitime, de palper).

Alors que je venais de terminer L'allée du Roi de Françoise Chandernagor, je visite avec mes fils le château de Maintenon que Louis XIV offrit à cette petite Françoise d'Aubigné devenue plus tard celle que l'on sait. Derrière des chaînes, je vois son lit. Immédiatement envie de m'y allonger. Personne aux alentours : je cours m'y vautrer pour essayer de recueillir les mystères charnels qui unirent plus de trente ans, le roi Soleil et l'ancienne gardeuse d'oies. Pas eu le temps d'en rien capter : driiiiiiiing : sonnette d'alarme, gardien. Reconduite immédiate à la frontière. 
 
Il y a quelques années, je m'en vais en pèlerinage à la maison de Marie Henry  qui tenait pension au Pouldu (à deux pas de Pont-Aven) et où Paul Gauguin et ses amis   séjournèrent plus d'un an. Je tends la main vers les panneaux peints, pas de sonnerie, je feuillette les pages d'un livre, rien. Je cours donc me vautrer sur le lit de Paul pour en saisir le génie, on ne sait jamais, le génie ça s'attrape peut-être, comme la grippe ou les puces. Les draps sont immaculés mais on sent qu'il est mort depuis un bout de temps le Paul, même en plein mois de mai, ça ne sent plus le rouquin, ça sent le moisi. Néanmoins il me semble appréhender sous moi l'empreinte de sa grande carcasse endormie. Le rêve. J'ai tout palpé, le broc d'eau en faïence qui servait à sa toilette, la cafetière de la buvette, les verres avec les cuillères à absinthe sur le zinc du bistrot, etc. etc.  J'étais en transe, en ébullition, il y avait tant de sensations  qui  dégoulinaient  du moindre recoin. Fallait se magner de capter, ça fermait à 17 heures et  il y avait du boulot. Ma plus belle visite tactile. Le cœur gros, je quitte les lieux (j'y serais bien restée  une nuit pour davantage d'imprégnation),  je passe par le compartiment obligé où on vend objets, cartes postales, reproductions de tableaux, bouquins ... et je vois une affiche :
"Nous avons été heureux de vous accueillir. Cette maison est la reconstitution fidèle et documentée de l'auberge qui existait au 19ème siècle. L'aménagement intérieur fait appel à du mobilier d'époque et les œuvres murales ont été reproduites à leur taille réelle, à la place où elles se trouvaient. Nous espérons que nous avons réussi à créer dans l'imaginaire de nos visiteurs, l'atmosphère artistique passionnelle qui régnait dans ce haut lieu de l'art".


Du toc. Je m'étais vautrée dans du toc. Je n'avais tâté que du toc. Même la maison de Marie Henry était fausse. L'originale avait été démolie depuis longtemps. Je suis sortie en larmes mais j'ai quand même acheté un petit livre, "Marie Poupée, souvenir imaginé" écrit par Marie Le Drian. Ce souvenir précis annonçait la couleur. Mais c'est une autre histoire, merveilleuse celle-là. 
 
Maintenant je me renseigne à l'avance, je ne touche plus que du certifié conforme et authentique. J'ai peur de me faire avoir et de ne garder en moi que des émotions frelatées. Évidemment, pour les gens, on ne peut pas savoir avant d'avoir effleuré.

Alors si un jour nous rencontrons et que je vous serre dans mes bras, n'y voyez aucune perversité, ce sera pour la bonne cause...

("Rediffusion" d'un billet déjà publié sur mon défunt blog  précédent en clin d’œil à Mathilde).

(toutes les photos ont été honteusement pillées mais je ne sais plus où, 
mille pardons aux auteurs) 

13 commentaires:

  1. Il n' y a pas longtemps que j' ai " effleuré " virtuellement ton blog ...et l' échange qui s' est produit me plaît bien...:-)
    Tu as l' âme d' un sculpteur ...pratiques-tu cette passion ..?
    À bientôt

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    1. J' ai oublié de te dire que ta photo du château de Maintenon est magique ...je l' ai touchée des yeux ...!! :-)

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    2. Pardon-pardon : aucune des photos n'est de moi. J'ai tout piqué sur le World Wide Web, j'aurais dû l'indiquer.

      J'ai honte (très très honte...)

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    3. Merci Mathilde, pareillement...

      Et non, je ne pratique pas la sculpture, je crois que je n'ai aucun talent en rien bien qu'on m'ait toujours rabâché que j'avais le tempérament d'une artiste.
      C'est pourquoi, dès que j'en ai l'occasion, je vais me vautrer dans des lieux où le génie fleurit : dès fois que ça s'attrape, le génie.

      A mon avis, je dois être immunisée-:)

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  2. T'as été beaucoup câlinée quand t'étais petiote?
    Moi pas…..
    J'ai du mal avec le "contact" mais je me suis bien améliorée avec le temps grâce à mes loulous et aussi aux copines de gym (!!!!)
    Alors je veux bien tenter l'expérience avec toi!!!
    Brassées de Bises

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    1. Non, pas vraiment et c'est le moins qu'on puisse en dire.

      Mais dans ce domaine (des câlins), je n'ai reproduit aucun schéma négatif. J'ai toujours eu besoin de frôler.

      Autrefois on m'appelait "touche-à-tout" (mais c'était autrefois...).

      Je reste persuadée que les corps en disent bien plus long qu'un discours.

      C'est donc quand tu veux ma jolie...

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    2. D'accord mais t'es loin!!!!
      Et ce soir y a que les moustiques qui me frôlent….les chats prennent le frais sur les transats!!!!

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    3. Tu vois, nous on prend le frais dans la maison et on ne peut plus allumer le feu...

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    4. J'ai mis des chaussettes ce soir dans mes sabots!!!
      Tu vois je m'associe à ta façon de vivre!
      En vrai je suis restée plus de 20mn dans la piscine à 20°,je confirme,ça raffermit!!

      Bizzzzes

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  3. Très enlevé ce texte. Il m'a fait sourire. Je suis moi aussi très tactile mais à un degré moindre, je pense...Je reviendrai. A bientôt.

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    1. Bonsoir Malou,

      Texte "enlevé" parce qu'écrit à une époque où j'avais beaucoup plus d'énergie qu'aujourd'hui...

      Parfois il me semble que je perds aussi l'écriture, à moins que ça ne soit qu'une question de pratique (presque vitale avant mais que j'ai délaissée).

      A bientôt.



      A bientôt

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  4. Bonjour,
    Ayant toujours eu l'esprit "japonais", me toucher serait me mettre immédiatement sur le mode "danger" ! Même ma propre sœur, qui voulait me tenir par la main, me mettais sur ce mode...
    Il y a des distances à tenir pour respecter l'intime.
    Me coucher dans le lit de quelqu'un d'historique ? Toucher une statue ? Certainement pas... Je perçoit les gens tels qu'ils sont via leur port, leur maintien, leur gestuelle... Via un autre sens, aussi...
    Votre côté tactile doit, je pense, s'affranchir d'abord de la distance e sécurité ; donc vous devez d'abord mettre en confiance...
    Bonne journée estivale sous le soleil.

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    1. Vous m'avez fait rire...

      Je conçois cependant qu'en fonction de ce que nous avons vécu dans l'enfance, le sens du toucher puisse être perçu comme un danger. Il peut être également ressenti comme "la grande inconnue".
      J'ai vécu les deux mais c'est avec ma fratrie (je suis l'aînée) que j'ai appris qu'il n'y avait pas forcément de risque (de se planter ou de prendre une baffe) à toucher et sans pour autant violer une intimité.

      Même si les faits décrits sont vrais, je me suis bien amusée à écrire ce texte et il va de soi que je ne me précipite jamais (sauf exception) sur le premier venu pour le palper de la tête aux pieds et je ne pince aucune fesse...

      Avez-vous songé aux vieux des EHPAD (ou à ceux qui vivent totalement seuls) que personne ne touche jamais sauf pour des soins (souvent humiliants) au corps ? Je peux vous assurer que leur tenir la main ou leur enlacer les épaules leur fait le plus grand bien.

      Je respecte la distance de sécurité avec les animaux même quand ils sont en confiance parce que leurs codes peuvent changer très rapidement (un taon pique une vache...) ; avec les humains je n'ai jamais eu aucun problème : je perçois qui je peux approcher.

      La bonne journée estivale en ce moment dans le Finistère Nord, c'est aussi une question de perception : ça pourrait être bien pire...

      Bien à vous,

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