mardi 6 décembre 2016

Mystère et boule de gomme


Il y avait dans ma chambre des tonnes de livres qui remontaient au déluge et qui appartenaient principalement au chef de famille quand il était « gamin » (les auberges de jeunesse après guerre, tout ça…). Je ne pouvais plus en caser un seul à moi et c’était bien gênant. J’ai donc prévenu que j’allais faire du nettoyage par le vide.
Et le tout s’est retrouvé dans la bergerie. Et puis ledit chef, en feuilletant un truc ou l’autre, a vu une enveloppe tomber. Un courrier à mon nom, posté rue Claude Bernard à Paris en janvier 1970 par Dominique X. qui semble-t-il habitait Eaubonne.
Immédiatement je me suis souvenu du visage de cette fille et de son allure mais pas du tout ni de nos relations ni de l'endroit où j'aurais pu la rencontrer (et je ne m'en souviens toujours pas).

Dominique m’écrit donc :

"Même si j'ai mis le temps je réponds à ton ????. Que ne deviens-tu pas ? Je réponds uniquement d'ailleurs parce que tu as écrit avec ta belle encre bleue. Aux Arts déco, il s'est passé peu de choses, j'ai simplement beaucoup travaillé, travail très théorique que j'ai mené de la même façon que je menais le dessin d'art, ce qui m'a permis de comprendre que si je travaillais bien, je ne faisais que travailler ??? dans le respect du but poursuivi etc. etc. mais sans passion. Cruelle déception.
Mais d'abord bonjour à ta charmante famille, toi qui as une famille qu'on peut appeler sans crainte « famille. Moi qui ne croyais pas à elle avant de venir chez toi, maintenant j'y crois mais sans toujours savoir ce que c'est.
J'ai répondu à Jean-Jacques. Je lui ai dit que sa lettre était formidable mais terriblement impersonnelle. J'ai terminé sur un ton peut-être un peu méchant et lui ai dit qu'à l'avenir il ne se force plus à m'écrire. Ça fait plus d'un mois qu'il ne s'est pas forcé. J'aurais dû comprendre avant de me répandre en lamentations dans mes lettres, que tout cela était faux.
Mais je préfère ne plus y penser et me jeter tête baissée dans le boulot. Quand à la famille, je ne sais si je pourrais me décider à la quitter, surtout dans une situation matérielle si précaire et surtout aussi sans amis auxquels me raccrocher.
J'espère que tu vas me donner bientôt de tes nouvelles (car je ne peux qu'espérer et non vouloir dans ma situation) et je te propose de venir un samedi ou un dimanche, c'est à dire soit le 7 soit le 8 février (je serai en vacances). Mais je ne pourrai malheureusement pas t’héberger étant donné que nous n'avons plus de divan. Si ça te va, donne moi l'heure de ton train arrivée à la gare du Nord, afin que je puisse te dire lequel prendre pour Eaubonne et venir te chercher à la gare, de même pour le retour.
A la prochaine donc,
Dominique
Je viens de me relire et je me rends compte que je n'ai rien dit de ce que je voulais dire, peut-être une autre fois." 

Les points d’interrogation correspondent aux mots illisibles.

Il n'y a rien en début de lettre (pas de Marie ou de chère Marie, juste la date). Sa propre signature est immense. 

J'ignore qui est ce Jean-Jacques et je ne me souviens plus du tout avoir invitée Dominique chez mes parents. Et puis cette nuit je me suis réveillée angoissée et j'ai revu une scène. J'étais dans le train Paris-Chartres avec cette fille. Elle portait un carton à dessin et elle m'avait montré ses « œuvres » personnelles. Des trous, elle ne dessinait que des trous en perspective, de toutes les tailles et entourés de branches mortes à l'encre de chine noire. Je me suis souvenu du malaise incroyable que j'avais éprouvé. A mon avis j'avais dû tourner ça en dérision : bendidon c'est pas gai tes trucs... 

Et c'est tout, rien d'autre ne me revient, seulement cette extrême sensation de malaise dans le train. Une chose est certaine, je ne suis jamais allée la voir à Eaubonne. Sa médiocre lettre de l’hiver 70 n’avait pas dû m’inciter à poursuivre notre relation (parce que nous avons bien dû en avoir une). Vous remarquez qu’elle élude vite fait la question de l’hébergement quand elle « m’invite »  : on n’a plus de divan…  

J'ai tapé son nom sur Google et j'ai trouvé plusieurs liens la concernant. Elle est peintre. Elle a une page FB et un blog dédié à son travail. Elle habite dans le Vermont mais elle semble faire de fréquents séjours à Bangalore et en Provence. Elle est célibataire.

Elle vit de la vente de ses toiles (elle travaille beaucoup sur commande) et si elle peint vraiment très bien (je n'en ferai pas autant), je ne trouve pas qu'elle ait de style (par style j’entends celui qui permettrait qu’on s’exclame, ah ça, c’est vraiment elle, c’est vraiment du Dominique !). On ne retrouve sur aucun tableau, une patte particulière, elle a seulement de la technique. Elle fait aussi beaucoup de tableaux classés dans la catégorie « Art spirituel ». Il s’agit surtout de « spiritualité » hindoue.

C’est fou la vie, on côtoie des gens, on fait un minimum de choses avec eux (elle a quand-même dormi chez mes parents la nana) et on les a totalement oubliés. J’ai une mémoire extraordinaire pour les rencontres, je suis capable de remonter en arrière aussi précisément que si la collision avait eu lieu la veille et j’ai totalement zappé cette fille. Ne reste que cette sensation de malaise épouvantable dans le train.

Tout le reste a disparu.

C’est dingue.

Quelques toiles de la dame (elle produit beaucoup-beaucoup) :










3 commentaires:

  1. Il y a peu de relation entre tes souvenirs et l'œuvre "apaisée" de l'artiste actuelle….Quelle évolution!!!
    C'est mystérieux la mémoire et sans internet tu serais restée sur ce malaise.
    La toile des adolescents me semble la plus intéressante.
    Bisous

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    1. Tu as raison et c’est la toile des ados que je préfère aussi.

      Néanmoins j’ai vu la photo de son visage (qui à mon avis date un peu : nous avons le même âge) et sur celle-ci, elle ne paraît bien joyeuse.

      C’est vraiment bizarre que je ne me souvienne de rien parce qu’à cette époque je ne sortais pas beaucoup, j’avais peu de relations (tu me diras que rien n’a beaucoup changé…) et donc une rencontre comme ça, je ne l’aurais pas oubliée.

      J’ai songé après coup, que l’année de mes 20 ans j’avais passé deux semaines de vacances « soixantehuitardes » au château de Bruguières près de Toulouse. Donc ce serait peut-être là. Je me souviens pourtant de tous les gens que j’avais rencontrés, j’ai même encore des photos. Elles ne figure sur aucune. Et puis ce séjour avait été tellement dense et joyeux que je l’y vois mal.

      Ça demeurera un grand mystère...

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  2. Je ne m'étendrais pas sur les peintures... mais combien de fois me suis-je posée la question de savoir ce qu'étaient devenus les gens croisés plus où moins longtemps dans mon passé. De temps en temps, grâce à internet je reçois des nouvelles... je laisse venir.
    Un mystère quelque peu éclairci pour toi.

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