Il y avait dans ma chambre des tonnes de livres
qui remontaient au déluge et qui appartenaient principalement au
chef de famille quand il était « gamin » (les auberges
de jeunesse après guerre, tout ça…). Je ne pouvais plus en caser
un seul à moi et c’était bien gênant. J’ai donc prévenu que
j’allais faire du nettoyage par le vide.
Et le tout s’est retrouvé dans la bergerie. Et
puis ledit chef, en feuilletant un truc ou l’autre, a vu une
enveloppe tomber. Un courrier à mon nom, posté rue Claude Bernard à
Paris en janvier 1970 par Dominique X. qui semble-t-il habitait Eaubonne.
Immédiatement je me suis souvenu du visage de
cette fille et de son allure mais pas du tout ni de nos relations ni
de l'endroit où j'aurais pu la rencontrer (et je ne m'en souviens
toujours pas).
Dominique m’écrit donc :
"Même si j'ai mis le temps je réponds à
ton ????. Que ne deviens-tu pas ? Je réponds uniquement d'ailleurs
parce que tu as écrit avec ta belle encre bleue. Aux Arts déco, il
s'est passé peu de choses, j'ai simplement beaucoup travaillé,
travail très théorique que j'ai mené de la même façon que je
menais le dessin d'art, ce qui m'a permis de comprendre que si je
travaillais bien, je ne faisais que travailler ??? dans le respect du
but poursuivi etc. etc. mais sans passion. Cruelle déception.
Mais d'abord bonjour à ta charmante famille, toi
qui as une famille qu'on peut appeler sans crainte « famille. Moi
qui ne croyais pas à elle avant de venir chez toi, maintenant j'y
crois mais sans toujours savoir ce que c'est.
J'ai répondu à Jean-Jacques. Je lui ai dit que
sa lettre était formidable mais terriblement impersonnelle. J'ai
terminé sur un ton peut-être un peu méchant et lui ai dit qu'à
l'avenir il ne se force plus à m'écrire. Ça fait plus d'un mois
qu'il ne s'est pas forcé. J'aurais dû comprendre avant de me
répandre en lamentations dans mes lettres, que tout cela était
faux.
Mais je préfère ne plus y penser et me jeter
tête baissée dans le boulot. Quand à la famille, je ne sais si je
pourrais me décider à la quitter, surtout dans une situation
matérielle si précaire et surtout aussi sans amis auxquels me
raccrocher.
J'espère que tu vas me donner bientôt de tes
nouvelles (car je ne peux qu'espérer et non vouloir dans ma
situation) et je te propose de venir un samedi ou un dimanche, c'est
à dire soit le 7 soit le 8 février (je serai en vacances). Mais je
ne pourrai malheureusement pas t’héberger étant donné que nous
n'avons plus de divan. Si ça te va, donne moi l'heure de ton train
arrivée à la gare du Nord, afin que je puisse te dire lequel
prendre pour Eaubonne et venir te chercher à la gare, de même pour
le retour.
A la prochaine donc,
Dominique
Je viens de me relire et je me rends compte que je
n'ai rien dit de ce que je voulais dire, peut-être une autre fois."
Les points d’interrogation correspondent aux
mots illisibles.
Il n'y a rien en début de lettre (pas de Marie ou
de chère Marie, juste la date). Sa propre signature est immense.
J'ignore qui est ce Jean-Jacques et
je ne me souviens plus du tout avoir invitée Dominique chez mes
parents. Et puis cette nuit je me suis réveillée angoissée et j'ai
revu une scène. J'étais dans le train Paris-Chartres avec cette
fille. Elle portait un carton à dessin et elle m'avait montré ses «
œuvres » personnelles. Des trous, elle ne dessinait que des trous
en perspective, de toutes les tailles et entourés de branches
mortes à l'encre de chine noire. Je me suis souvenu du malaise
incroyable que j'avais éprouvé. A mon avis j'avais dû tourner ça
en dérision : bendidon c'est pas gai tes trucs...
Et c'est tout, rien d'autre ne me revient,
seulement cette extrême sensation de malaise dans le train. Une
chose est certaine, je ne suis jamais allée la voir à Eaubonne. Sa
médiocre lettre de l’hiver 70 n’avait pas dû m’inciter à
poursuivre notre relation (parce que nous avons bien dû en avoir
une). Vous remarquez qu’elle élude vite fait la question de
l’hébergement quand elle « m’invite » : on n’a
plus de divan…
J'ai tapé son nom sur Google et j'ai trouvé
plusieurs liens la concernant. Elle est peintre. Elle a une page FB
et un blog dédié à son travail. Elle habite dans le Vermont mais
elle semble faire de fréquents séjours à Bangalore et en Provence.
Elle est célibataire.
Elle vit de la vente de ses toiles (elle travaille
beaucoup sur commande) et si elle peint vraiment très bien (je n'en ferai pas autant), je ne trouve pas qu'elle ait de style (par style j’entends celui qui permettrait qu’on
s’exclame, ah ça, c’est vraiment elle, c’est vraiment du
Dominique !). On ne retrouve sur aucun tableau, une patte
particulière, elle a seulement de la technique. Elle fait aussi
beaucoup de tableaux classés dans la catégorie « Art
spirituel ». Il s’agit surtout de « spiritualité »
hindoue.
C’est fou la vie, on côtoie des gens, on fait
un minimum de choses avec eux (elle a quand-même dormi chez mes
parents la nana) et on les a totalement oubliés. J’ai
une mémoire extraordinaire pour les rencontres, je suis capable de
remonter en arrière aussi précisément que si la collision avait eu
lieu la veille et j’ai totalement zappé cette fille. Ne reste que
cette sensation de malaise épouvantable dans le train.
Tout le reste a disparu.
C’est dingue.
Quelques toiles de la dame (elle produit beaucoup-beaucoup) :
![]() |





Il y a peu de relation entre tes souvenirs et l'œuvre "apaisée" de l'artiste actuelle….Quelle évolution!!!
RépondreSupprimerC'est mystérieux la mémoire et sans internet tu serais restée sur ce malaise.
La toile des adolescents me semble la plus intéressante.
Bisous
Tu as raison et c’est la toile des ados que je préfère aussi.
SupprimerNéanmoins j’ai vu la photo de son visage (qui à mon avis date un peu : nous avons le même âge) et sur celle-ci, elle ne paraît bien joyeuse.
C’est vraiment bizarre que je ne me souvienne de rien parce qu’à cette époque je ne sortais pas beaucoup, j’avais peu de relations (tu me diras que rien n’a beaucoup changé…) et donc une rencontre comme ça, je ne l’aurais pas oubliée.
J’ai songé après coup, que l’année de mes 20 ans j’avais passé deux semaines de vacances « soixantehuitardes » au château de Bruguières près de Toulouse. Donc ce serait peut-être là. Je me souviens pourtant de tous les gens que j’avais rencontrés, j’ai même encore des photos. Elles ne figure sur aucune. Et puis ce séjour avait été tellement dense et joyeux que je l’y vois mal.
Ça demeurera un grand mystère...
Je ne m'étendrais pas sur les peintures... mais combien de fois me suis-je posée la question de savoir ce qu'étaient devenus les gens croisés plus où moins longtemps dans mon passé. De temps en temps, grâce à internet je reçois des nouvelles... je laisse venir.
RépondreSupprimerUn mystère quelque peu éclairci pour toi.